samedi 27 mai 2017

Mon Aveyron mes amours Episode 1


Paris, Hôpital Necker, mois de mars, service d’imagerie médicale.

  • Salut Pierre, alors il marche bien ton nouveau scanner, tu fais des belles images?

  • Comment te dire, Xavier, je ne t‘ai pas fait venir dans mon bureau pour parler de mon service, c’est plutôt de toi dont il s’agit…

  • Mais je vais très bien, mon service de pédiatrie est très chargé, mais ça va…

  • Non, Xavier ça ne va pas si bien que ça, tu te souviens qu’il y a quinze jours je t’ai passé au scanner pour ta douleur rétro-pubienne…

  • Oui tu m’as dit que je n’avais certainement rien et que c’était pour essayer le scanner…

  • En fait, je crois que je t’avais dit que tu n’avais « probablement » rien, et non « certainement »  rien, et de fait les images ne sont pas si optimistes que nous l’avions imaginé.

  • Et donc?

  • Donc, tu as une petite zone atypique au testicule gauche, bien délimitée, mais qui ressemble à un néo, il va falloir pousser les examens…



Voilà, ça c’était en mars, ma vie parisienne me semblait une évidence, je me satisfaisait de mon emploi de pédiatre à l’hôpital Necker, mais ça c’était avant, maintenant nous sommes en mai, j’ai une couille en moins, et il me semble que je dois réorienter ma vie sur un autre chemin.

L’exercice de la médecine avait rendu familière ma relation aux cancers, et j’avais  constaté que l’apparition d’une tumeur était souvent liée à un mal être, un décalage entre notre vie vécue et celle que l’on avait à vivre, et qu’il était souvent salvateur de revoir l’itinéraire de notre chemin de vie.

Il m’a semblé alors évident que je devais quitter Paris, sa pollution, son stress, son hyperactivité environnante, pour me destiner à une vie plus paisible et plus humainement authentique.

Paris me paraissait désespérément gris et je me se sentais inexorablement grisifier jour après jour.

Paris embrumait mon esprit et mon âme, comme un état asthmatique m’empêchant de respirer à fond le bonheur.

J’aspirait donc au vert, sans identifier encore son visage, je sentais que le vert existait quelque part, qu’il était accessible, et je pressentais que je pourrais le reconnaitre, à son parfum, à sa chaleur, à sa douceur.
Le vert devait se situer dans le sud de la France, d’ailleurs ma mère assez peu experte en géographie et qui n’avait jamais traversé les Pyrénées, m’avait enseigné il y a bien longtemps  « plus tu vas vers le sud, plus c’est vert et plus c’est chaud ! »
Puis il y avait ses souvenirs d’enfance, le jardin de ma grand mère à Castanet-Tolosan près de Toulouse où la chaleur de l’été se faisait cuisante.
Et surtout cette semaine de colonie en Aveyron où j’avais rencontré Chloë.
Lors d’une sortie organisée dans un village, partis visité un atelier de coutellerie, nous nous étions enfuis près de l’église, elle m’avait alors blotti contre un arbre et m’avait embrassé, c’était mon premier baiser, il avait l’odeur du sud de la France, il avait le parfum de l’Aveyron.
La volupté exquise de ce premier baiser, combinée aux parfums doux et moites de l’Occitanie avait marqué ma libido à jamais.
J’ avais acquis une certitude: le vert existait et portait le nom d’une terre du sud de la France, dont le cœur renfermait la quintessence du vert : l’Aveyron.
Ne restait plus qu’à régler quelques menues formalités : vendre à la hâte mon non-regretté appartement parisien de l’avenue Simon Bolivar pour réinvestir aussitôt les fonds en terre rouergate, puis quitter mon poste hospitalier à Necker  pour ouvrir un cabinet au milieu des arbres, des fleurs, et des aveyronnais… 
Le plus délicat restant de convaincre Camille, parisianiste absolue, de m’accompagner dans cette migration.                                                                  


                                     


                                 



Camille m’aimerait-elle assez pour le suivre hors de sa planète parisienne ?
Il ne servait à rien de se perdre dans les questionnements, il fallait oser lui parler, il fallait trouver le bon moment, et c’était décidé, ce serait ce samedi soir chez Gabriel.

                 




Samedi 7 juin, rue de Rennes, appartement  de Gabriel.

Gabriel
 -Alors Xav, qu’est-ce que vous avez prévu cet été ? Vous repartez en Corse, comme l’an dernier ?

Xavier
 -Non, non, cette fois, j’ai préparé une petite surprise à Camille.
Gabriel 
-Yep, sympa les surprises, tu l’emmènes à l’aéroport avec les valises, puis elle découvre au dernier moment la destination à l’embarquement !
Xavier
-Non, Gab, pas d’avion, on va partir en voiture, peut-être un aller simple,  pour le retour je n’ai pas encore fixé de date.
Camille
-Non mais c’est quoi cette blague, tu ne vas pas encore m’amener une énième fois à Etretat ?
Xavier
-Non, cet été je voudrais te faire découvrir l’Aveyron !
Comme si un fantôme traversait la pièce à cet instant, un grand silence se fit lourdement entendre, suivi rapidement d’une explosion de révoltes verbales.
Gabriel 
 -Quoi, l’Aveyron ? Non mais tu n’es pas bien ? Tu as déjà mis les pieds en A VEY RON ?
Camille  
-Je crois que son opération l’a un peu perturbé, il un peu dépressif…

Gabriel, un peu calmé,
-Mais tu veux faire quoi en Aveyron ? Je suis sûr qu’au bout de deux jours tu vas t’ennuyer comme un politicien à une inauguration un dimanche matin..
Xavier
-En fait, j’ai déjà été en Aveyron, j’avais 10 ans, et je suis parti 15 jours en colonie, et je m’aperçois aujourd’hui que c’étaient les plus beaux jours de ma vie.
Camille, levant les yeux au ciel
- Merci, merci, merci pour nos années parisiennes..On va dire que tu ne sais pas trop ce que tu racontes en ce moment.
Gabriel
-Et ta carrière de médecin, tu y penses ! A Necker, tu pourrais devenir chef de service, tu pourrais publier dans des revues internationales, tu pourrais exister en tant que médecin, en Aveyron, tu vas t’enterrer comme généraliste à soigner des paysans et des mamies.

Xavier
-Désolé, je pense que ma vie vaut plus que ma carrière, et qu’on doit pouvoir être un bon médecin sans faire des publications, il suffit de faire ce pour quoi on a fait nos études : soigner des gens.
Je préfère honorer le serment d’Hippocrate  plutôt que les sermons des hypocrites.
Gabriel
-Bon, l’hypocrite te remercie…  Je vois que tu as déjà pris ta décision, le verseau que je suis ne va pas s’opposer à la ténacité du scorpion ascendant scorpion, mais je ne te donne pas trois mois avant que tu n’aies fait tes valises pour revenir sentir notre cher air parisien.
Camille
-Ouais, de toute façon, si tu descends dans ce trou perdu, c’est sans moi !


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